Petit manifeste de l’orotone

ou

La photographie noir et blanc n’existe pas

 

J’ai commencé à pratiquer l’orotone il y a tout juste dix ans. 

Depuis, pratiquer le noir et blanc sur le papier du commerce ne m’interesse plus. Je ne peux plus revenir en arrière. Si un jour je fais de simples impressions numériques sur papier blanc c’est que je ne pourrai plus rien faire de mes mains. 

Pratiquer l’orotone m’a permis de comprendre à quel point la « photographie noir et blanc » était une convention, voire une erreur de vision, un abus de langage.

 

Car en réalité la photographie noir et blanc n’existe pas…

… du moins la photographie argentique la plus répandue, au gélatinobromure d’argent. Le blanc n’est que la couleur du papier, le blanc n’est que convention. La photographie est noire, oui : c’est son principe chimique originel que de noircir à la lumière. Mais une image au gélatinobromure d’argent n’est que noir et transparence.

La pratique du tirage argentique sur verre permet de saisir de manière plus prégnante encore que l’émulsion n’est blanche que temporairement, jusqu’au moment du fixage, où elle devient transparente. Ainsi, lorsque je réalise des photographies sur verre ou sur du papier très fin, je peux obtenir des images noir et rouge, noir et vert, noir et or, noir et miroir, noir et bois, noir et tissu, noir et matière… Le découvrir fut pour moi une révélation. Remettre en question la photographie dans ses termes ouvre de nouvelles perspectives créatives… 

Je conçois l’image comme une matière chimique (argentique, ferrique) sur un support et sur un fond, les deux pouvant former un tout, ou non.

Je joue sur l’écart entre la matière photographique et le fond, qui n’a absolument aucune raison d’être systématiquement d’un blanc immaculé comme pour un texte.

 

L’orotone ne m’intéresse pas pour son aspect doré, clinquant, mais pour ce principe qu’une image photographique est faite de transparence dans les hautes lumières (y compris la photographie sur papier, y compris la photo numérique). Son intérêt est de jouer avec cette transparence, avec la pluralité de l’image, de ses couches, de ses épaisseurs, grâce notamment à la transparence du verre.

 

L’orotone n’est donc pas un procédé photographique en soi. Il n’est ni un procédé chimique, ni une simple finition, mais un principe créatif. 

 

La transparence de la plaque de verre dans les hautes lumières permettant d’inventer de nouveaux fonds, de nouveaux motifs, de nouvelles matières et donc de nouvelles images, le terme d’« orotone » serait alors à considérer comme un terme métonymique, qui ne serait pas à prendre au pied de la lettre, dans sa seule acception technique, mais qui désignerait ce statut, ce potentiel créatif de l’image-objet aux multiples couches et dont le fond vient compléter la forme et le sens.

 

Caroline Chik

Décembre 2025