PROJET MICHELINE

Lorsque j'étais toute petite, j'aimais regarder les vieux clichés que ma grand-mère sortait du
tiroir rien que pour moi. C'étaient les photos de sa vie, en noir et blanc. Je me rappelle mon
trouble lorsque plus tard, j’ai réalisé que sa vie avait pourtant été en couleurs, comme la
mienne.
Après sa disparition, quand je suis entrée dans sa maison une dernière fois, il ne restait que
les choses « sans valeur », dont personne n’avait voulu. Alors j’ai tout pris : photographies,
tissus, bibelots, babioles et autres objets domestiques, aussi banals, insignifiants, désuets ou
endommagés fussent-ils. Je ne savais pas encore ce que j’allais en faire mais je savais que
c’était important.
Le Projet Micheline est un travail photographique protéiforme né de ce geste instinctif de récupération

et de sauvegarde. De ce corpus hétéroclite, a émergé une sorte de portrait coloré et foisonnant,
mêlant archives personnelles, créations et manipulations photographiques.
Ce projet se veut moins un hommage nostalgique qu’une célébration vivante, joyeuse,
modeste mais généreuse, à l’image de Micheline. Il explore les liens entre passé et présent et
met en oeuvre la matérialité de la photographie dans sa capacité à résister à la disparition et à
l’oubli.
Je considère le médium photographique, a fortiori dans ce travail, comme un terrain
d’expérimentations où j’explore librement les possibilités plastiques des techniques
argentiques et leurs liens avec la matière et l’objet. Les procédés artisanaux me permettent
aussi et surtout de transformer ces images et objets triviaux, de leur attribuer un nouveau
statut, les transfigurer : image-objet, objet support de photographie, objet posé directement
sur la surface sensible (photogramme), objet valise…
Je réalise des tirages argentiques sur divers supports ainsi que des orotones, technique
historique de tirage dont j’ai fait ma spécialité et dont je décline ici le principe de différentes
façons. Dans certains cas, l’orotone fait office d’écrin, le photogramme d’un ruban de tulle
formant un cadre autour d’un tout petit portrait de Micheline enfant. Dans d’autres, où je
réinterprète des photographies anciennes, le fond doré de l’orotone est remplacé par la
matérialité d’un morceau de tissu coloré ; le tissu derrière la plaque n’est plus seulement un
fond, il vient figurer directement le vêtement de Micheline jeune femme.

Avec le Projet Micheline, la photographie agit comme une passerelle permettant de maintenir
un lien actif et sensible avec ce qui n’est plus. En rejouant le passé au présent et en tissant un
dialogue entre générations, ce travail s’inscrit dans une réflexion sur le temps et les questions
de la disparition, du souvenir et de l’héritage. Si cette série constitue une manière personnelle
de traverser le deuil et d’affronter la perte, elle se veut surtout un portrait ouvert à la manière
d’une « œuvre ouverte », dont la dimension universelle permet à chacun·e de projeter ses
propres récits.